Ce que la fiction nous dit du monde

Mis à jour : 1 avril 2018



De tous les genres narratifs contemporains, la série télévisée est certainement le plus riche, celui qui permet d’approfondir les personnages et les situations. Comme toute fiction, la série est également un regard, plus ou moins lucide, sur le monde dans lequel nous vivons. Son état actuel mais aussi ses évolutions possibles. Gros plan sur deux de ces séries…


« La servante écarlate », inspirée par le roman de Margaret Atwood, et « Le maître du Haut Château », à partir du roman de Philip K. Dick, sont deux séries (et deux romans) dystopiques, qui décrivent une Amérique tombée dans une dictature. Pour la première, il s’agit d’une théocratie digne des pires heures de la république islamique iranienne, à la suite d’une crise écologique sans précédent ayant causé une baisse catastrophique de la natalité; pour la seconde, Philip K. Dick imagine que l’Allemagne nazie a gagné la guerre, car elle a pu mettre au point avant les Américains la bombe atomique, qu’elle a balancée sur Washington. L’Amérique est donc sous contrôle nazi de la côte est aux Rocheuses, et japonais de la côte ouest aux mêmes Rocheuses, celles-ci constituant un territoire « neutre ».

Dans « La servante écarlate », les femmes ont perdu tous leurs droits et sont réduites, du moins pour celles qui sont fécondes, à la fonction reproductive d’une espèce humaine en risque d’extinction. Les homosexuel.le.s sont condamné.e.s à la pendaison, sauf les femmes fécondes, qui subissent néanmoins une excision. La loi est celle qui se trouve dans la Bible, laquelle est la seule justification valable. Toute opposition est passible de mort, bien entendu. Tout le monde se méfie de tout le monde, la délation est la règle. Plus aucun droit, sauf pour les privilégiés (tous des hommes) ; plus aucune liberté.

Cette absence de liberté se retrouve dans « Le Maître du Haut Château », bien entendu, mais de manière moins spectaculaire. La société américaine nazifiée n’est pas moins dictatoriale que celle décrite par Atwood, mais elle est moins religieuse. Son obsession est l’ordre et le maintien du pouvoir, alors que la secte des Fils de Jacob est obsédée, comme toute théocratie, par le rigorisme moral (ce qui n’empêche pas, là comme dans toutes les théocraties du monde et de l’histoire, que l’élite ait accès à des lieux de luxure et de débauche).


En marche vers de nouvelles formes de dictature

Je suis convaincu depuis plus de 20 ans que notre société se dirige doucement mais sûrement vers l’une ou l’autre forme de dictature. Peu importe, finalement, que l’on parle de fascisme ; l’horizon semble dictatorial. Dans une chronique récente, je revenais sur les dangers et les perversités de la théocratie. Dans son dernier ouvrage, Décadence, Michel Onfray raconte avec un luxe d’informations et de détails comment le christianisme, fondé selon lui sur l’image d’un homme qui n’a jamais existé, s’est éloigné d’un premier message d’amour et de tolérance pour devenir une religion de l’épée et de la violence, sous l’action de saint Paul, un homme qui a imposé sa névrose au monde. Paul haïssait le plaisir, le corps, les femmes. Le christianisme qu’il a développé et imposé est celui qui conduit à la théocratie de « La servante écarlate », celui qui a dominé par le feu et le sang l’Occident pendant des siècles, qui a réduit au silence certaines des plus belles intelligences de l’époque et qui a, pour paraphraser Nietzsche, mené à ce que l’on nomme chrétien tout ce que le Christ nierait.

Un puritanisme extrême est associé à cette forme de dictature, mais aussi une haine de la femme, de la liberté de penser et du plaisir. La souffrance est le mot d’ordre, l’effort, la soumission. Sur ce point, les dictatures religieuse et fasciste se rejoignent : au service de Dieu ou de la Nation, et de leurs prêtres, les hommes et les femmes n’existent pas en tant qu’individu. Toutes et tous servent, servilement. Leur vie n’a aucune valeur. L’héroïsme consiste à offrir cette vie à l’entité supérieure qui, seule, donne sens à l’existence.

Le puritanisme

Certain.e.s se rueront sur l’argument pour abonder dans le sens de celles et ceux qui ont critiqué la vague « Metoo » et la dénonciation des violences faites aux femmes. Au nom du rejet du « politiquement correct », des voix se sont élevées, dans les médias, pour revendiquer une forme de liberté : celle de harceler, de draguer lourdement. Des femmes, comme Catherine Millet, ont même regretté de n’avoir pas été violées et ont comparé des cas où une jeune femme serait morte pour avoir résisté à son violeur, alors qu’une autre aura survécu pour s’être laissé violer. Dans « La servante écarlate », la jeune Ofred préfère aussi donner son corps plutôt que de mourir. Catherine Millet aurait-elle alors raison ? Les femmes doivent-elles accepter l’idée qu’elles peuvent dissocier leur corps de leur esprit ? Et celles qui « balancent » sont-elles les avant-gardes d’une vague puritaine qui va nous replonger dans une théocratie dictatoriale ?

Il faut être assez « audacieux » pour défendre un tel point de vue… D’abord, rappelons que les théocraties sont patriarcales et préservent le pouvoir des hommes au détriment des femmes, lesquelles y sont réduites à l’état d’objet, de servantes et de poules pondeuses. Catherine Millet, dans son délire, a parfaitement intégré le comportement que de telles sociétés imposent aux femmes, ce qui la conduit à déclarer, sans se rendre compte que c’est elle qui a intériorisé un discours implicite archaïque : « une femme ayant été violée considère qu’elle a été souillée, à mon avis elle intériorise le discours des autres autour d’elle. […] c’est un résidu d’archaïsme ». « On ne naît pas femme, on le devient », écrivait Simone de Beauvoir ; et ce que la femme devient, ou plutôt la femme que deviennent nos congénères humains, dépend trop souvent des attentes, des préjugés et du pouvoir des hommes. C’est une société ignoble, celle qui pousse des femmes à se convaincre qu’il vaut mieux être violée que mourir, parce que l’alternative (pour rappel, une alternative ne présente que deux options) exclut la seule voie qui devrait prévaloir : une société où l’on ne risque ni d’être violée, ni d’être assassinée parce qu’on refuserait d’être violée.

La campagne « Meeto » n’est pas le fer de lance d’un nouveau puritanisme. Il y a peut-être des excès, mais qui peut sérieusement croire que la majorité des mâles sont des pervers et qu’aucune femme ne l’est ? La question n’est pas là : il s’agit de dénoncer les déviations inacceptables qu’autorise un pouvoir conçu d’abord en termes de droits, et non de devoirs. Le combat acharné, mené par les hommes et les femmes, pour les droits des femmes est une condition sine qua non pour empêcher l’établissement d’une dictature, qu’elle soit fondée sur la religion ou sur une vision politique réduisant la femme à une fonction biologique.


Le populisme

Le 23 septembre 2009, devant deux journalistes de TF1 et France2, Nicolas Sarkozy parle de l’affaire clearstream et lance : « Deux juges indépendants ont estimé que les coupables devaient être traduits devant le tribunal correctionnel. Eh bien moi, je vais vous dire une chose: je fais totalement confiance à la justice. » En utilisant le mot « coupables » pour désigner ceux qui n’ont pas encore été jugés, Sarkozy, président de la République et garant de la Justice, porte une atteinte frontale à un des piliers majeurs de la justice : la présomption d’innocence. Dans la foulée de son alter ego populiste, Berlusconi, il est un des premiers responsables politiques de premier plan à « parler comme les gens » (« Casse-toi, pauv’ con ») et à « dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas ». Comme Berlusconi, lorsqu’il sera à son tour poursuivi par la justice, il n’hésitera pas à revenir sur cette « confiance totale » en la justice et à accuser les juges de le harceler et de le persécuter injustement, d’être instrumentalisés par le nouveau pouvoir.

Ces déclarations, qui font écho au « bon sens populaire », qui « disent tout haut ce que tout le monde pense tout bas », contribuent à préparer le terrain d’une dictature politique. Comme Jean-Baptiste « aplanissait les sentiers », Berlusconi, Sarkozy, Trump sapent sciemment les valeurs démocratiques. Les sinistres guignols de la N-VA en font autant : lorsque Francken ironise sur les bénéfices que sa politique de rapatriement apporte à une compagnie aérienne ou lorsque Jambon, à l’instar de Sarkozy, s’immisce dans le fonctionnement de la justice, se moquant ouvertement du principe de la séparation des pouvoirs. Le pire, c’est que chacun de ces apprentis sorciers s’estime gagnant à chaque coup d’éclat : leur électorat grossit, grâce à la haine entretenue vis-à-vis des « élites intellectuelles coupées des réalités », grâce à la peur cultivée à coups de mensonges. Les réactions indignées les renforcent, comme le ferait le silence.

La grenouille

Ofred, dans « La servante écarlate », rappelle l’histoire de la grenouille pour expliquer comment la dictature s’est mise en place progressivement : une grenouille plongée dans l’eau bouillante essaiera de s’échapper, tandis que si l’on augmente progressivement la température de l’eau dans laquelle elle baigne, elle mourra ébouillantée, sans avoir cherché à se sauver.

L’eau de la démocratie dans laquelle nous baignons est en train de chauffer. Ceux qui font monter la température estiment pouvoir rester au sec et au frais. Ils alimentent les peurs, les divisions. Mais nous ne sommes fort heureusement pas des grenouilles. Si la dictature est un horizon possible, voire probable, elle n’est pas encore une fatalité. Les Jambon, De Wever, Francken, Michel et cie ne sont pas des hommes d’État mais des petits épiciers qui ont une seule ambition : garder leur clientèle et nourrir leur ego. Aucun d’eux n’a l’étoffe d’un dictateur, même si leurs actions, leurs comportements et leurs discours discréditent chaque jour un peu plus la démocratie à la défense de laquelle ils sont pourtant mandatés.

Dans « La servante écarlate », un des Commandeurs explique à sa servante le projet des révolutionnaires :

« — Nous voulions juste rendre le monde meilleur.

— Meilleur ?

— Il ne sera jamais meilleur pour tout le monde. Pour certains, cela peut être pire. »

Mais ce que ces deux séries racontent aussi, et ce que confirme l’Histoire, c’est que toutes ces révolutions s’effondrent un jour parce que la dignité humaine finit par l’emporter. Alors, pour une fois, sur cette route vers le pire, ne pourrions-nous pas nous arrêter avant le précipice ? Éteindre la marmite avant que l’eau bouille ?

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