Autoportrait pour La Libre Belgique (2009)


Six dates clé

  • 20 septembre 1963 : Uccle, 19 h 15, un vendredi soir; j’arrive pour le week-end.

  • Mars 1979 : la découverte de Rome, une seconde naissance. À la beauté, à l’Histoire.

  • 12 juillet 1988 : premier baiser à la femme que j’embrasse toujours aujourd’hui…

  • 4 août 1988 : la mort de ma mère, dans le désarroi des êtres et l’indifférence du soleil d’été.

  • 22 janvier 1991 et 16 décembre 1999 : la naissance de nos enfants (de ces «banalités» qui sont toujours exceptionnelles).

  • Janvier 2000 : la parution d’Oubliez Adam Weinberger, pas seulement parce que c’est mon premier roman publié à Paris; surtout parce qu’il signe ma réconciliation avec mon père.

  • 29 septembre 2007 : ma première rencontre avec Franco Dragone, le début d’une aventure inattendue et passionnante.

Trois livres

  • L’étranger de Camus. Certainement le livre que j’ai lu le plus souvent. Chaque année, lorsque je le vois en cours d’explication à l’UCL, je découvre des richesses que je n’ai pas encore vues. Soit je suis un idiot, soit ce livre est un chef-d’œuvre… (ou les deux ?) Une chose est sûre: presque tout ce qu’on a dit à son propos est faux. Il faut le relire en se débarrassant de tout ce que l’on croit savoir.

  • Par le corps de la terre de Satprem (chez Laffont). Là, je suis sûr que personne, sans doute, ne connaît ce livre ! Je l’ai découvert à 14 ans, grâce à un ami, et ma vie a changé. Je crois qu’une clé importante de tout ce que j’ai écrit se trouve là, dans ce livre à nul autre pareil. Un livre à strates infinies, écrit par un Breton, ancien résistant, devenu Sanyasin en Inde… Rien que d’en parler, j’ai envie de le relire ! Ce qui relie les romans de Satprem et Camus, c’est le combat contre le temps qu’y livrent les narrateurs. Je déteste le temps…

  • L’enfant aux stigmates, de Charles Plisnier. Ce communiste combattant, premier prix Goncourt belge pour son recueil de nouvelles Faux passeports, a aussi écrit cette merveille. Un roman féerique, mystique même, qui témoigne de l’ineffaçable emprise de la culture judéo-chrétienne de la culpabilité, même chez les plus laïcs.

Trois pièces musicales

  • Dido & Aeneas de Purcell. Je ne peux pas me passer de musique, et c’est d’ailleurs très difficile de n’en choisir que trois. Cet opéra est extraordinaire et la mise en scène de Sasha Waltz, présentée l’année dernière à la Monnaie, était absolument bouleversante – j’en ai eu les larmes aux yeux, et pourtant je ne suis pas fan de ballets. La phrase finale de Didon, «Remember me but forget my fate», définit mieux que toute autre ce qu’est la fiction à mes yeux.

  • La musique de Philip Glass, et particulièrement sa Cinquième Symphonie, la symphonie Civil Wars et The book of Longing, sur les poèmes de Leonard Cohen – une autre de mes prédilections ! J’écoute Cohen et j’ai envie d’écrire… La musique de Glass est envoûtante, puissante; elle fait rêver, elle enivre, elle émeut. Répétitive, certes, minimaliste sans doute ; ce sont sans doute les ingrédients de sa force.

  • Pink Floyd. Souvenir d’adolescence, durant laquelle je m’endormais presque tous les soirs, un casque sur les oreilles avec Pink Floyd à plein volume… J’y reviens toujours. Cette musique fait partie de celle – avec Beethoven, Dvorak, Glass… – qui m’ouvrent à une concentration supérieure. Plus rien n’existe autour de moi, je suis dans un monde où je peux rêver, écrire, réfléchir. Et être parfaitement heureux.

Trois mots

  • Responsabilité : un mot qui effraie, et qui pourtant, à mon avis, est la clef de toute démocratie et de tout destin assumé. Et notre première responsabilité : celle que nous avons vis-à-vis de nos rêves d’enfant. Soit nous faisons tout pour les réaliser (ce qui ne veut pas dire qu’on y réussira), soit un trouve des prétextes médiocres pour y renoncer…

  • Frustration : bien dosée, c’est ce qui peut nous arriver de mieux. Je ne suis vraiment pas un adepte du dépouillement zen, même si je suis conscient qu’il ne faut pas s’encombrer d’objets inutiles. Mais la frustration, c’est ce qui nous prémunit contre la satisfaction. Et la pire des satisfactions est celle qui nous concerne. L’essentiel n’est pas de trouver mais de chercher, comme le disait Elie Wiesel.

  • Révolte : le fondement de l’humanité, bien plus que le rire ! La première révolte, nous la menons contre le réel. Puis, contre les injustices infinies que l’humain inflige à ses semblables et au monde. La révolte, c’est la capacité de s’indigner en proposant des solutions. Elle part de la frustration et conduit à la responsabilité. Elle s’enracine dans l’individualité et le singulier pour ouvrir à la diversité et à l’universel. «Je me révolte, donc nous sommes», dit justement Albert Camus.

L’événement de ma vie

Impossible de choisir un événement. Mais je sais ce qui fait événement dans ma vie, et grâce à quoi, jusqu’au dernier instant, je serai heureux de vivre : la rencontre. Ma vie est jalonnée de rencontres, dont la première est celle de mes parents (même si j’ai mis si longtemps à bien les connaître…). En dehors de la famille, il y a d’abord eu les amis. J’ai un culte pour l’amitié et je suis fier de compter toujours parmi mes plus proches des amis d’adolescence. Ils forment le noyau de «ma tribu». Et puis l’amour et les enfants. Et puis, en vrac et au risque d’en oublier, certaines fugaces, d’autres durables : Elie Wiesel, dont mon père «se sert» pour me «ramener» au judaïsme ; Philippe Sollers, brièvement, panache et bluff face à un très jeune écrivain ; David et Simone Susskind, leur générosité, leurs engagements ; Georges Jacques qui m’apprend ce qu’est lire ; Gilles Pellerin et Marie Taillon, mes éditeurs québécois, à qui je dois mon premier livre publié ; une après-midi magique avec Edmond Jabès, que j’interview en tremblant et qui me dit qu’il n’y a aucune question idiote, seulement des réponses ; Michel Poncelet, qui le premier m’a fait comprendre que le théâtre était une possibilité ; André Buytaers, qui m’apprend le métier de scénariste ; Franco Dragone, qui m’ouvre des portes et des perspectives inespérées ; Daniela Bisconti et Armand Delcampe, qui libèrent enfin l’entrée de la scène ; Baptiste, de «Saule et les pleureurs», qui me ramène vers la poésie ; Albéric de Bideran, un libraire hors norme, un fou de littérature…

J’en oublie des dizaines, je suis désolé, la place est comptée. Il y en aura d’autres, j’en suis sûr ; car la rencontre se produit lorsqu’on attend l’autre. Et rien ne m’intéresse davantage que l’autre (je vous l’avoue, je ne présente pas beaucoup d’intérêt).

La phrase

« Rien qu’un mot. Rien qu’une prière. Rien qu’un mouvement de l’âme. Rien qu’une preuve que tu vis encore et que tu attends.

Non, pas de prière, rien qu’un souffle, pas même un souffle, rien qu’une disponibilité, pas même une disponibilité, rien qu’une pensée, pas même une pensée, rien qu’un paisible sommeil.» (Kafka)

La date dans la vie du monde qui m’a marqué

25 Mars 421 : la création (supposée) de Venise. S’il est une ville où je me sens viscéralement chez moi, en adéquation avec un biorythme intérieur, dans une cité dont les pulsations s’accordent aux miennes, c’est là. Et plus particulièrement dans le quartier de l’église des Santi Apostoli, où un de mes compositeurs fétiches, Benedetto Marcello, a eu une révélation en tombant dans une tombe qui venait d’être ouverte…

Baptiste Morgan s’y est perdu, moi aussi. J’espère m’y retrouver un jour.

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