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Légendes en attente

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Sous le nom de :

-

Édition :

L’instant même

1993

Poche :

Au début des temps, le dieu vivait parmi les êtres humains qu’il avait créés. Dans la tribu, il y avait un homme pour qui le dieu avait beaucoup d’affection, et cet homme s’appelait Yicu Tax. Vis-à-vis des hommes, le dieu avait une multitude de secrets. Mais ceux-ci, petit à petit, commencèrent à lui peser et, un jour, il fit venir Yicu Tax. Il lui fit jurer de ne jamais révéler ce qu’il allait dire, mais de tout noter. Ainsi, à l’avenir, ce serait Yicu Tax qui pourrait raconter au dieu ses propres histoires.

À l’aéroport, attendre. De l’éditeur, attendre le verdict à propos du manuscrit qu’on lui a soumis. Dans le cabinet du médecin, attendre le diagnostic, puis rentrer chez soi en sachant qu’on n’a plus que la mort à attendre. Le premier recueil de nouvelles de Vincent Engel révèle toute la richesse dont est porteur le motif de l’attente. Par Orphée et Eurydice, le Messie, la patience d’une civilisation ancienne, la quête des origines, le passage quotidien du facteur, l’écrivain nous plonge dans un monde, légendaire ou impitoyable de réalité, où il convient de ne pas trop vite tout dévoiler.



 


Orphée

Tu m’es revenu, mon amour. Malgré la puissance des dieux qui me gardent, une fois encore tu as pénétré le monde des morts pour venir me reprendre, pour tenter de séduire à nouveau les monstres qui me tiennent éloignée de toi.

Depuis ce jour où, suivant le caprice du dieu, tu m’as prise par la main, sans me regarder, pour gravir avec moi les marches vers la lumière, sans me regarder, depuis ce jour, je sens contre ma paume l’émotion de tes doigts — que je n’ai plus revus. Je n’ai pas oublié l’angoisse qui grimpait avec nos pas, ni la peur qui a déchiré tes phalanges la seconde qui précéda le geste fatal. Collé à mon iris, je conserve l’éclat de tes yeux qui luttaient contre la nuit pour me retrouver. T’en vouloir, quand tu m’as reperdue en me prouvant la puissance de ton amour ? Elle seule m’empêcha de mourir tout à fait, et me permit d’attendre ton retour, sans douter ni désespérer jamais.

Et te voilà enfin. Je te sais qui te bats contre le dieu, et cela me suffit pour effacer l’éternité d’attente nourrie du seul éclat de tes yeux fous d’amour et d’angoisse mêlés.

Orphée, depuis ce jour lointain, je rêve de ton retour, et de lui seulement. En lui, tous mes espoirs. À présent que tu es si proche, à nouveau, j’ai peur. Plus peur qu’en aucun de mes cauchemars, où l’espoir parfois me désertait. Alors que je vais à nouveau pouvoir sentir ta main dans la mienne, alors que je vais enfin la serrer, je crains de la perdre une fois de trop.

Ton amour est-il toujours intact, retrouvera-t-il le chemin vers la vie ou nous replongera-t-il dans le désespoir ? Des sommets où tu projettes de nous mener, ne redoutes-tu de nous faire retomber ? Pourrons-nous jamais nous en relever ?

Je t’aime, Orphée, de t’avoir si longtemps attendu. Mais ton amour sera-t-il l’écho du mien ? Ne décevra-t-il pas le rêve qui l’a nourri ?

***

Ainsi donc, Orphée, tu oses reparaître devant moi… Une seconde fois, tu as pénétré dans mon domaine malgré l’interdiction qui en a été faite aux mortels… tu veux une autre chance, pour ramener Eurydice à la vie… Crois-tu pouvoir, cette fois, subir l’épreuve jusqu’à la dernière marche, sans faillir ? Crois-tu vraiment, pauvre fou, pouvoir modifier ton destin ?

Allez, vas-y ; épargne ta voix. Tente, une fois encore, de ramener au jour celle que tu dis aimer.

Va.

***

Eurydice…

Je t’ai pourtant conduite jusqu’à la lumière sans me retourner…

Je n’ai pourtant pas cédé quand, si près du but, j’ai perçu ton pas qui s’évanouissait…

Pourquoi, dès lors, pourquoi ne puis-je te retrouver à mes côtés, maintenant que le monde s’offre à nous, vif, puissant comme notre amour ? Le dieu s’est-il moqué de moi ? N’a-t-il de parole que dans la souffrance ?

Eurydice… Où es-tu ? Ne te cache pas, j’ai trop attendu. Qu’ai-je fait, pourquoi n’es-tu pas près de moi, vivante ?

Eurydice !

***

Quand le rêve pénètre la réalité, il se consume ou se fait joyau.

Sans te retourner, tu as gravi devant moi les marches vers la clarté.

Sans te retourner…

Quand mes doigts ont quitté les tiens, quand je suis demeurée immobile sur un degré ; tu as continué ton ascension, la main tendue dans le vide. Sans te retourner.

Ton amour était mort depuis plus longtemps que mon corps.

Pourquoi ne m’as-tu pas regardée, Orphée ?

Pourquoi ?

Prix littéraires

  • Prix Franz de Wever (ARLLF)

  • Finaliste du Prix Rossel

  • Mention spéciale au Prix « Renaissance de la Nouvelle »

EXTRAIT

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