Depuis des jours, et pour combien de jours encore, Dominique Hardenne marchait. Il détestait le paysage autour de lui, un paysan ne pouvait pas aimer la terre brûlée, couverte de cendres sales et de bêtes appliquées à y pourrir, tout ce gâchis qui ne servirait même pas à engraisser les champs pour une récolte prochaine. Quand elle s’y remettrait, la terre, Dominique n’en savait rien, les bombes ne se contentaient plus d’exterminer les gens, elles tuaient l’avenir aussi, et il ne fallait rien espérer avant… Dominique n’osait pas compter le nombre d’années qu’il fallait mettre dans cet avant. Il contemplait le désastre à travers le plastique épais de sa combinaison, et il en avait assez de ce costume étouffant qui le gênait aux entournures.
Dominique n’aimait ni le ravage du pays, ni sa combinaison, ni le soleil, ni aussi, pour tout dire, la soif et la faim malgré les pilules militaires, nutritives et inspides. Il n’aimait pas, mais il serrait les dents, parce qu’il n’y avait pas que les charognes des animaux ; il y avait aussi celles des hommes, des femmes et des enfants qui avaient rejoint le bétail dans la pourriture. Vivre ; il n’avait jamais rien voulu d’autre, ou si rarement, alors il refusait qu’on lui refuse ce petit plaisir, même s’il y avait plus drôle comme vie que cette marche dans la république des atomes en folie.
Sans parler de l’odeur ; rien que pour cette raison, il l’aurait gardée, cette tenue qu’il avait toujours trouvée moche, pendant la guerre. Il en avait ri avec Maillard et Bizot, ils étaient sûrs qu’il ne faudrait jamais s’en servir, et puis voilà, Dominique Hardenne s’en était servi, et il était le seul sans doute à marcher au milieu de cette désolation, et il ne riait plus en pensant qu’il avait trouvé cette pelure épaisse et ridicule. Sûr, Bizot, c’est pas le ridicule qui tue.
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Cette guerre était passée par toutes les couleurs et Dominique Hardenne n’y avait jamais rien compris. Il y avait longtemps que les massacres du vingtième siècle ne servaient plus qu’aux films, et Dominique n’aimait pas le cinéma. S’il y en avait des autres, de guerres, c’était bien possible, chez les pauvres sans doute qui faisaient leur chemin vers la civilisation, mais Dominique ne s’en préoccupait pas ; dans le village, on n’écoutait plus les informations, sauf pour la météo. Histoire de s’en moquer, les savants se trompaient autant que les paysans qui n’avaient que leurs yeux et leurs rhumatismes pour prévoir le temps. Match nul, le climat se foutait du monde chaque année davantage. L’impuissance de l’arthrose valait celle des neurones. Le grand détraquage. On sentait bien que « là-bas », ça n’allait pas comme dans le meilleur des mondes, mais on s’en éloignait de plus en plus, de « là-bas », c’était trop loin, trop distant. Même voter ne servait à rien. Pourquoi s’en faire ? On aurait toujours besoin des paysans. Quoi qu’on dise. Le meilleur des mondes, ce serait toujours un pays, un vrai, où la terre se soumet aux mains des hommes qui la respectent et qui la servent. Un pays où les champs regorgent des fruits de l’eau et du soleil. Où les pieds de Dominique se posaient, bien à plat.
Alors, quand la guerre avait éclaté, les gens du village avaient été surpris. Contre qui, pourquoi ? Avec la mobilisation, on avait rallumé les télévisions ; où partaient les gamins, à quoi ça servait, ce nouveau gâchis. Comme si le siècle passé n’avait pas suffi. Il avait fallu que les frontières ressortent de terre, que le monde, une fois de plus, se laisse détricoter. On aurait beau vouloir expliquer, il n’y avait plus rien à faire. Rien à dire non plus.