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LArt de la fuite

Il comprend la lassitude des victimes. Le franchissement d’une ligne invisible, qu’on ne découvre que lorsqu’on l’a dépassée. Offrir son cou au bourreau, au bienfaiteur, à l’oubli. Car à quoi sert de se souvenir de Lætitia ? Le temps des magiciens est révolu, celui de l’illusion aussi, depuis que l’enfance s’est envolée.

Bach, un inspecteur de police d’expérience, doit enquêter sur une série de meurtres étranges. Un écrivain raté, une vieille femme malade, un idéaliste désillusionné : l’assassin semble libérer ses victimes d’une existence pathétique. Tous les soirs, Bach retrouve un ami d’enfance, Boussy, avec qui il partage ses déboires. Peu à peu, le fantôme de Lætitia, aimée follement il y a longtemps, revient ébranler leur amitié et brouiller le présent. À l’enquête qui progresse se superposent les blessures d’autrefois, vives comme si c’était hier, et les questions, trop nombreuses pour être sans importance…

***

L’art de la fuite est le troisième roman signé « Baptiste Morgan ». Il aurait dû paraître en 2004 chez Fayard ; mais la dégradation de nos relations m’a conduit à quitter Fayard, et le livre n’est sorti qu’au Québec, en 2005, chez mes amis de l’Instant même, Gilles et Marie Pellerin-Taillon. 

Comme son titre le laisse deviner, il est construit sur L’art de la fugue de Bach, et plus précisément le dernier contrepoint, inachevé, dernières lignes de musique composée par Jean-Sébastien Bach, et qui se terminent sur quatre notes qui signent son nom : B-A-C-H (si bémol, la, do, si bécarre). 

Comme dans un contrepoint, les chapitres alternent deux modes narratifs : l’enquête – sur le mode du théâtre, dialogues et didascalies –, puis des nouvelles qui se centrent sur les victimes. La motivation du tueur (ou de la tueuse) pourrait se lire entre les lignes de l’exergue, reprise à Camus (évidemment) : « Les hommes aussi sécrètent de l’inhumain. Dans certaines heures de lucidité, l’aspect mécanique de leurs gestes, leur pantomime privée de sens rend stupide tout ce qui les entoure. Un homme parle au téléphone derrière une cloison vitrée ; on ne l’entend pas, mais on voit sa mimique sans portée : on se demande pourquoi il vit. »

J’ai bien entendu écouté L’Art de la fugue pendant l’écriture. Et je n’oublierai jamais le dernier jour : j’ai commencé vers 9 ou 10 heures pour finir à 22 heures, cinquante pages en écoutant en boucle le dernier contrepoint interrompu, 6 minutes de musique répétée pendant une douzaine d’heures… Je n’ai jamais pris de drogue dans ma vie, mais je crois qu’aucune ne m’aurait procuré les sensations éprouvées durant cette journée magique.

 

J’ai récupéré les droits de mes titres auprès de L’Instant même, qui n’a jamais pu distribuer ce titre en Europe. Il n’y a que 30 exemplaires disponibles…

 

Contrapunctus 1

 

Si cette place est libre ? Oui… parfaitement libre. Il n’y a pas qu’elle… Non, rien : je disais qu’elle n’était pas la seule à être libre. Il faudrait plutôt dire : vide. Oui, vous pouvez vous y asseoir. Vous ne me dérangez pas. Je peux même m’en aller, si vous souhaitez être seul – bien que je ne considère pas être une compagnie digne de ce nom. Ni de celui-là ni d’un autre, d’ailleurs. Pourquoi je dis ça ? Parce que… c’est mon droit, non ? Qui êtes-vous ? Un assistant social, un psychologue en quête de clients ou de spécimens rares ? Si c’est le cas, je m’en vais pour de bon, je ne veux pas…

Bon, je vous crois, si vous le dites. De toute façon, cela n’a aucune importance. Vous m’avez aperçu au travers de la vitre de ce café, alors que vous passiez sur le trottoir, et je vous ai rappelé quelqu’un que vous connaissiez… Si ça vous chante… Je vous préviens néanmoins que je ne connais personne et que personne ne me connaît. Non, je ne me vante pas. Je constate, rien de plus. Vide. Libre. Vous croyez que ce n’est pas possible ? Parce qu’à présent vous me connaissez même s’il est vrai que vous m’avez confondu avec un autre ? Vous êtes malin, monsieur… Vicieux, non ? Un peu… L’enfer c’est les autres, comme disait l’abruti. Alors qu’il ne pouvait s’en passer, des autres, et que sans eux il n’aurait pas valu tripette, ce planqué. Comme moi, au demeurant. Que dites-vous ? Non, vous vous trompez. Personne ne me connaît ici. Je ne viens pas souvent et je ne parle que pour passer ma commande. Une bière ? Oui, je veux bien… Une Chimay. Une trappiste. À boire et à manger. À dormir, aussi. Des gens qui s’y connaissent en solitude, les moines ; ils ont même inventé Dieu. Moi, je préfère leur bière, mais à chacun sa chapelle, il en faut pour tous les goûts, pour tous les paradis. Tous les enfers. Quelle importance… On se trompe tous. Eux, moi. Vous, ne vous en déplaise. Nous ne nous connaissons pas. Pas plus hier que demain. Si vous ne m’aviez pas offert cette trappiste, je vous aurais déjà oublié. Parti. Pfuit !

Non, je ne suis pas alcoolique. Vous ne me croirez peut-être pas, mais c’est ma première bière de la journée. Non, n’essayez pas de me piéger ; ma première boisson alcoolisée. Avant : café. La tasse est encore là, tenez. Je ne bois pas, je n’ai rien à oublier. Rien à noyer. Libre et vide, je vous dis. C’est ça, à votre santé. Ah merde ! Ils la servent froide, ces ignares ! Ça tue les saveurs… Quoi ? Qu’est-ce qui vous étonne ? Que je me formalise pour si peu alors que… Alors que quoi ? Non, ne dites rien, je lis dans votre regard. Presque du mépris, ou pire : de la compassion. Allez, ne perdez pas votre temps. Je n’ai besoin ni de l’un ni de l’autre. Quand je suis en forme, je me méprise suffisamment tout seul. Quant à la compassion… je ne sais pas si c’est l’un ou l’autre de ces nobles sentiments qui me tient debout. Sans doute n’est-ce que l’habitude. Une mauvaise habitude. Un tic. Ma vie est une sale manie…

 

Il ne fallait pas embêter le serveur. Froide ou tempérée, peu importe. Je vais partir. Je parle trop. Je gaspille votre temps que je devine précieux. Si je le pouvais, je vous offrirais volontiers le mien, le présent, le passé et surtout celui qui reste. Comment ça, je prends des poses ? Je vous la joue blasé, désespéré spleenesque, romantico-kafkaïen ? Vous ne manquez pas d’air, vous ! Ça vous prend souvent d’accoster des inconnus qui ne vous ont rien fait pour jouer au psychanalyste de supermarché et pour les injurier ? Mais oui, je réagis ! Quoi ? C’est déjà ça ? Ah ah ! J’ai compris, vous êtes un disciple de l’abbé Pierre ! Ramener les brebis égarées dans le droit chemin de la compassion humanitaro-médiatique ! Mais vous perdez votre temps avec moi ; pour m’y ramener, dans le droit chemin, il faudrait que je l’aie déjà emprunté, ne serait-ce que pour quelques pas. Et je peux vous assurer que je me suis trompé depuis le départ, dès le premier carrefour. Dès ma naissance. Je suis une caricature ? De quoi ? De vous-même, sans doute… Bon, la caricature vous dit adieu, monsieur. Et merci pour la bière.

[…]

Contrapunctus 2

 

Une rue anodine. Plan général. Au loin, un attroupement devant un magasin qu’on devine être une pâtisserie-boulangerie. Quelques policiers écartent les badauds, des ambulanciers attendent en plaisantant à côté de leur véhicule. Deux personnes dont on ne distingue pas les traits sont penchées vers une masse étendue par terre. Par habitude de ce genre de scène, on devine deux policiers – un debout, l’autre accroupi – devant un cadavre. C’est idiot, les habitudes, mais c’est comme ça. Et puis, elles ont souvent raison. Il faut le reconnaître.

Travelling avant. Ce sont bien deux inspecteurs vivants et une personne morte, dont on ignore encore tout. Il en va de même pour les inspecteurs et sans doute est-il déjà hâtif de conclure qu’ils ont tous les deux ce grade. Le plus petit, celui qui n’était que penché, se relève, l’air visiblement indifférent. Son collègue – ou son supérieur – reste accroupi. Il prend la main gauche du cadavre, l’élève jusqu’à la hauteur de son propre visage, demeure ainsi quelques secondes puis la laisse retomber sur le sol avec une ébauche de soupir.

LE POLICIER DEBOUT : Faut pas serrer la main des macchabées, déclame le policier debout ; on pourrait vous accuser de corruption. Et puis, c’est pas pour dire, il n’a pas l’air d’apprécier vos gestes d’amitié… Pas encore rigide, mais déjà froid. Faudra demander au légiste d’analyser ces sautes d’humeur.

LE POLICIER ACCROUPI : Ta gueule, Fred.

FRED : Quoi, ma gueule ?

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