Depuis l'enfance, Lucie porte un secret. Sa tête est pleine de "si" qui l'empêchent parfois de faire des choix. Lorsqu'elle rencontre Jim, elle voit en lui une sorte d'extraterrestre. Elle le déteste tout de suite car elle sait qu'elle pourrait tomber amoureuse de lui.


Jim vit dans ses rêveries. Il s'intéresse à des sujets qui n'intéressent personne et vice-versa. Lorsqu'il croise le regard de Lucie, il sait qu'elle est différente des autres filles. Il sait aussi, à ce moment-là, que sa vie va changer.

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Si seulement, Lucie

 

Extrait

 

Jim

Je n’ai d’abord vu que sa chevelure dorée, abondante. J’ai pensé à un truc débile, du genre qu’elle faisait concurrence au soleil. Ça s’appelle un cliché. Si j’écrivais un roman, ce serait exactement ce qu’il ne faudrait pas écrire. Mais je n’écris pas un roman. C’est l’histoire de Lucie.

J’étais au premier étage de notre immeuble. Elle venait d’arriver avec ses parents et un camion de déménagement. Le camion et Lucie étaient à l’arrêt ; tous les autres s’affairaient. Elle restait là au milieu du trottoir, toute seule malgré l’agitation. Je n’exagère pas ; après ses cheveux, ce que j’ai vu, c’est sa solitude. Une solitude qui rayonnait doucement, qui dessinait un léger halo autour d’elle, comme pour la protéger. Et j’ai tout de suite aimé cette solitude.

Une ombre devant ma fenêtre m’a fait sursauter. L’élévateur montait et j’ai compris que cette famille, sur le trottoir, allait devenir mes voisins, dans l’appartement du dessus. Je suis revenu vers Lucie ; sa tête s’était mise en mouvement, très lentement. Elle observait l’avenue de Miami qui finissait sa course dans l’avenue de Saint-Denis, les maisons blanches et rouges, plutôt jolies, et notre immeuble, plutôt moche, à l’extérieur du moins. Son regard s’est attardé sur le manoir voisin. Un chat dormait sur le perron. Il s’est réveillé, a tourné la tête vers elle. Il a cligné des yeux, s’est donné quelques coups de langue et s’est redressé. Un mouvement au ralenti dont Lucie n’a pas perdu une miette. J’ai souri. Plus tard, Lucie m’expliquerait qu’il y a des moments magiques où les planètes s’alignent pour nous rendre heureux. À cet instant, j’ai juste pensé que j’avais peut-être de la chance. Surtout quand Lucie a levé la tête vers moi. Comme dans un travelling arrière, ses cheveux sont devenus un visage, grave et serein, parsemé de taches de rousseur, des épaules blanches, un corps mince, presque transparent. Elle portait une robe d’été et de fines sandales.

Le chat s’était glissé entre les barreaux de la grille et s’est frotté à ses jambes nues. Le regard de Lucie m’a débusqué, derrière la fenêtre. J’ai ressenti la fourrure de l’animal sur ma peau et j’ai frissonné. Lucie a accroché son sourire au mien, et ses yeux, un moment, ont eu l’air de me supplier. Me supplier de la faire monter jusqu’à moi pour lui permettre de s’échapper de ce trottoir, de cette arrivée, de ce camion avec ses tonnes de souvenirs. Son sourire s’est dissous.

— Lucie ! Ne reste pas plantée là ! Viens !

Elle a attendu un instant avant de m’abandonner et de se tourner vers sa mère. J’ai détesté cette voix agressive et acide. Après un dernier regard, Lucie s’est dirigée sans un mot vers l’entrée de l’immeuble. Le chat s’est immobilisé un instant, puis il est revenu vers la grille et a repris sa place au soleil.

*

* * 

Le soir, je me suis retrouvé à table avec Maman. Elle avait l’air plus triste que d’habitude, de quoi donner le cafard à un clown. Elle est parfois heureuse, quand même. Je crois. En tout cas, c’est ce qu’elle me dit quand je m’inquiète, et je m’inquiète souvent.

— Tu as vu, j’ai demandé, les nouveaux voisins sont arrivés…

C’était surtout pour éviter de parler aux pommes de terre. Maman picorait dans son assiette, l’esprit ailleurs. Peut-être qu’elle, elle était en train de parler silencieusement aux pommes de terre, ou aux haricots. Elle leur demandait s’ils savaient où était passé son mari, mon père, et si ça valait la peine d’attendre un homme qui s’était tiré sans prévenir quatorze ans plus tôt, la laissant seule avec un bébé.

Elle a levé vers moi ses yeux vert fatigue.

— Les voisins ?

— Au-dessus.

— Ah… Non, je ne les ai pas encore croisés.

— Ils sont trois.

— Trois enfants ?

— Non. Une seule.

— Quel âge ?

— Je ne sais pas. Le mien, plus ou moins.

Elle a regardé sa fourchette.

— C’est bien, a-t-elle conclu.

Je ne lui ai pas demandé en quoi c’était bien. Elle ne m’aurait de toute manière pas répondu. Je ne sais pas pourquoi, j’ai précisé :

— Elle s’appelle Lucie.

Maman m’a dévisagé et a eu un léger sourire.

— C’est joli.

Elle est restée songeuse un long moment. Bien et joli ; c’est beaucoup pour une fin de journée grise. Son sourire s’est affirmé.

— Tu veux un dessert, Jim ?

Microbe, ma chatte, m’attendait dans ma chambre. Sa nuit avait commencé quelques heures plus tôt. Elle a émis un vague ronronnement quand je me suis couché mais elle n’a pas bougé. Je l’ai caressée distraitement et j’en ai profité pour l’écarter, histoire de glisser mes jambes sous la couette.

Je suis resté longtemps les yeux fixés au plafond. Tous les appartements de l’immeuble ont la même configuration. Trois chambres, deux salles de bains. Les chambres donnent sur la rue, le séjour sur le jardin commun. Ma chambre est celle de gauche, du côté du manoir. Celle de Maman est à l’opposé. C’est la plus grande. C’est normal : l’ombre d’un absent prend de la place. Entre les deux, une pièce qui nous sert de « bureau d’ami » ; on n’y travaille pas et personne n’y loge jamais. Je me suis demandé dans quelle chambre Lucie s’était installée. J’ai tendu l’oreille pour percevoir un bruit, un frottement qui m’aurait confirmé qu’elle avait choisi la même que la mienne, juste un étage au-dessus. J’aurais pu lui expliquer qu’elle était dix-sept centimètres plus large que la centrale. Et qu’il valait toujours mieux laisser du vide entre soi et ses parents. Surtout quand ta mère a une voix pareille.

Mon plafond était silencieux. J’ai entendu un éclat de voix qui provenait sans doute de leur salon. Étouffé et sec. Je me suis redressé. Microbe s’est réveillée et m’a fixé d’un œil bienveillant, avant de repiquer du nez.

— Tu ne peux pas comprendre, j’ai murmuré.

Elle a émis un bref soupir, sans prendre la peine de me répondre ne serait-ce que d’un regard. Et j’ai eu l’impression d’entendre l’écho de ma phrase, venu de l’étage supérieur.

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